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Internet et finance

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La ruée vers l’or, les débuts du train ou de l’automobile ont entraîné d’intenses mouvements spéculatifs en même temps que des comportements irrationnels. Dans différents contextes, on a vu émerger des gourous, des fortunes, des détracteurs absolus, des partisans inconditionnels et des cortèges de financiers. Des illuminés n’ont fait que passer, des visionnaires sont apparus et sont restés. Des fortunes se sont faites, d’autres se sont défaites. Certains investisseurs ont perdu, d’autres ont décuplé leur fortune.

La révolution Internet n’a pas échappé à la règle. Dès lors qu’une masse critique de décideurs ont assuré que l’Internet business avait un avenir, les marchés financiers s’y sont intéressés. De façon précoce aux Etats-Unis (1997) et de façon plus tardive en France (1999).

A partir du moment où les investisseurs s’intéressent à un marché, les cartes peuvent être totalement redistribuées. Il devient alors nécessaire de surveiller les mouvements des concurrents qui lèvent des fonds mais aussi ceux de nouveaux entrants qui peuvent occuper le devant de la scène du jour au lendemain. C’est le cas de Fi System, une société qui n’avait pas de légitimité en tant que prestataire Internet, qui est rapidement devenue une agence de création de sites web de premier plan grâce à une stratégie financière rondement menée. En étant la première à réussir à séduire des investisseurs français et à les convaincre qu’un prestataire Internet pouvait s’introduire en bourse, elle est parvenue à créer, en l’espace de quelques mois, une équipe de professionnels d’Internet alors que des entreprises qui s’étaient autofinancées ont eu besoin, elles, de deux ou trois ans. Bénéficiant d’une force commerciale agressive, de budgets de promotion importants, la société est parvenue à conquérir des clients de renom qui lui ont permis d’asseoir sa légitimité.

Les sociétés qui ne peuvent ou ne veulent pas recourir à des financements extérieurs sont alors pénalisées : elles doivent rivaliser avec des entreprises disposant de plus de moyens, doivent recruter des compétences qui seront moins bien payées et dégager des marges bénéficiaires afin d’autofinancer leur développement. Celui-ci s’en trouve ralenti pour deux raisons : par manque de moyens pour financer le besoin de fonds de roulement lié à un accroissement de l’activité et parce que les concurrents ont une attitude plus agressive sur le marché et prennent des positions plus rapidement. C’est pourquoi de nombreuses sociétés doivent lever de l’argent si elles ne veulent pas perdre de terrain.

Mais lever de l’argent impose différents types de contraintes à une société. Tout d’abord, cette dernière doit apprendre la culture des financiers : s’il faut acquérir le jargon du moment, il faut surtout apprendre à jongler entre le raisonnement de l’entrepreneur et celui du marketeur financier. L’entrepreneur est celui qui doit construire des offres commerciales, développer des produits, créer et animer des équipes, générer du bénéfice tout en surveillant de très près sa trésorerie. Le marketeur financier est celui qui doit présenter son entreprise de façon simple et fait ressortir ce qui a du sens pour les financiers : rentabilité des investissements, valorisation de la société, solidité financière du développement de la société, gestion du risque, liquidité des capitaux investis. Tout va très bien aussi longtemps que tous les indicateurs peuvent être maintenus au vert, tant dans l’ancienne que dans la nouvelle économie, car les intérêts des financiers et de l’entreprise convergent. En revanche, il arrive que, pour des causes endogènes ou exogènes, l’entrepreneur doive faire un choix et consentir à faire passer certains indicateurs dans le rouge. C’est à partir de ce moment que la situation devient difficile à gérer car l’entrepreneur doit choisir entre ménager les financiers et ménager l’entreprise qui peuvent avoir, à ce moment précis, des intérêts divergents.

Les analyses des financiers influent de façon très forte sur le destin des sociétés. Un patron de société est notamment payé pour avoir une vision de son entreprise. Cette vision implique des paris, des phases d’investissements risquées mais indispensables, des développements technologiques, la confiance dans des intuitions et la construction d’un organisme complexe au service du projet. Mais c’est précisément la complexité du projet qui est difficile à transmettre aux investisseurs. Ces derniers n’ont le temps d’intégrer qu’un jeu d’informations synthétiques car ils n’ont pas le temps d’apprendre les subtilités d’un secteur d’activité donné. Ainsi, lorsque Fi System annonce le rachat au début de l’automne 2000 d’un concurrent nordique afin de consolider sa présence européenne initiée plusieurs années auparavant, les marchés financiers boudent le cours et Fi System est finalement obligé de faire marche arrière. Le destin de la société s’est peut-être joué sur les analyses hâtives d’un ou deux analystes londoniens qui n’avaient pas pris le temps de comprendre l’intérêt intrinsèque de l’accord et qui ont déclenché un effet boule de neige. Il est, en effet, très fréquent qu’une valeur s’apprécie ou se déprécie par effet de dominos.

Pourquoi une société non rentable peut intéresser les investisseurs ?       
Dans l’optique d’un investisseur, c’est le rendement final qui importe. Ce rendement dépend en général de deux choses : les dividendes qui sont reversés et le prix de revente d’une société. Or, il se peut qu’une entreprise prenne rapidement de la valeur sans pour autant dégager de bénéfices. C’est notamment le cas lorsqu’une entreprise cherche à prendre une position dominante (des parts de marchés dans un secteur d’activité en forte croissance). On estime alors que cette entreprise sera la plus à même de dégager les bénéfices les plus importants lorsque le marché sera mûr. Par le jeu d’un consensus, l’entreprise prend alors de la valeur aux yeux de la communauté financière. Un raccourci pour évaluer une société qui ne fait pas encore de bénéfices, peut consister à établir des multiples entre sa valeur et des variables quantitatives. La valeur société peut alors être proportionnelle à son chiffre d’affaires, à son nombre de clients (ces derniers génèrent du chiffre d’affaires), à son nombre d’utilisateurs (qui deviendront des clients) ou tout simplement au trafic de son site web (qui fera venir des utilisateurs). Dès lors, pour connaître la valeur d’une société A, il suffit de trouver une autre société qui lui ressemble, choisir une base de comparaison (le nombre d’abonnés à un service, par exemple), calculer la valeur de chaque abonné et multiplier le nombre d’abonnés de la société A par la valeur des abonnés de la société B. Parfois, des paradoxes se produisent. Cisco, un fabricant d’infrastructure pour Internet, est une valeur phare de la nouvelle économie. Les entreprises concurrentes ont donc une certaine valeur (en l’occurrence un multiple de leur chiffre d’affaires) calculé par rapport à la valeur de Cisco. Or, il est arrivé que Cisco rachète des concurrents à une valeur supérieure (prime de rachat). De ce fait, les entreprises de tout le secteur prenait de la valeur (par le jeu des multiples du chiffre d’affaires) et par ricochet, Cisco elle-même prenait de la valeur parce qu’elle avait racheté un concurrent très cher ! Ces phénomènes se produisent sur des marchés en forte croissance où il n’est pas possible de sanctionner des entreprises en fonction de leurs résultats bruts qui connaissent de grandes variations de mois en mois. Dans les périodes de turbulences, les amalgames sont courants. Le 19 décembre 2000, Etoys, le distributeur de jouets américain, annonce qu’il ne lui reste que trois mois de trésorerie devant lui. Le marché le sanctionne brutalement et son cours chute de 73%. Mais, plus grave, il entraîne dans sa chute ses concurrents comme Amazon qui perd 13%, alors qu’Amazon sera un des premiers à profiter de la mise en faillite d’Etoys. Encore plus parodoxal, il fait s’effondrer sur le Nouveau Marché français, des sociétés dont le sort ne sera jamais influencé par les ventes de jouets aux Etats-Unis. C’est le cas de Fi System, par exemple, qui perd 10% en une seule journée et dont l’activité de web agengy française en bonne santé n’a rien à voir avec les ventes de jouets aux Etats-Unis.

Les investisseurs réagissent donc en groupe alors que chaque investisseur, considéré de façon isolée, possède ses propres objectifs de réalisation : retour sur investissement (ROI en novo-économien), disponibilité des capitaux (liquidité en novo-économien), niveau de risque accepté. L’investisseur recherche, en théorie, une société qui lui permettra de réaliser ses objectifs. Certaines sociétés ont pour vocation à se développer de façon normale et à générer des bénéfices rapidement. D’autres sociétés construisent leur développement pour être des proies intéressantes à racheter. D’autres enfin, s’introduisent en bourse parce que leurs investisseurs parient sur le fait que d’autres investisseurs, institutionnels ou petits porteurs, seront séduits par la valeur. D’autres sociétés enfin s’introduisent afin de prendre des parts de marchés suffisantes pour intéresser un acteur étranger qui désirerait prendre position sur le marché français.

L’approche des investisseurs pourrait donc se résumer à un seul pari : celui que l’équipe dirigeant la société soit à même de faire de la société un produit intéressant pour d’autres investisseurs ou pour des industriels.

La fièvre autour des phénomènes de spéculations est provenue du fait que les anticipations pertinentes d’une première génération d’investisseurs, visionnaires, ont progressivement laissé la place à des logiques purement spéculatives. 



 

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